BD Cul : parlons peu, parlons fesses !

Q - Mzryk & Moriceau © Les Requins Marteaux

Le peu de fois où j’ai évoqué la collection BD Cul publiée par Les Requins Marteaux ont fini d’achever ma réputation, pourtant ô combien glorieuse. Alors qu’en fait, c’est vraiment cool, promis juré !

Les origines

Il faut dire qu’il flotte sur cette collection l’ombre, complètement assumée, des bd de gare érotiques, pockets un peu crados et cheapos. Ces derniers ont connus leur apogée dans les années 70 et 80 dans notre beau pays grâce à la maison d’édition Elvifrance, sous la direction de Georges Bielec, épaulé par sa seconde épouse, Annette Savary. Née suite à sa collaboration avec la maison d’éditions indépendante italienne Erregi, Elvifrance conservera toujours une image sulfureuse : durant ses vingt-deux ans d’existence, 532 titres furent interdits aux mineurs, 176 interdits d’exposition et 36 tout simplement interdits de toute publicité.

Goldboy ou l'attaque du Belmondo chelou !

Goldboy ou l’attaque du Belmondo chelou !

Pas franchement de la grande littérature, comme vous pouvez vous en douter, mais qui a néanmoins marqué un tournant dans la diffusion de masse en France du genre érotique. Vingt à trente titres sont publiés mensuellement jusque dans les années 80, et le lectorat reste fidèle, malgré les censures répétitives (rien n’arrête les coquinous). La recette est très simple : des fesses, beaucoup de seins et de membres masculins éléphantesques, souvent de la violence totalement gratuite et une bonne dose de « OOOOK, WTF IS GOING ON ». Certains auteurs italiens ont su porter des séries durant de longues années, c’est le cas de Dino Linoletti (qui avait ensuite son armée de disciples pour publier un max), Ciriello, Magnus…

Je me dois également de mentionner les traductions géniales et autres textes de présentation des titres Elvifrance, dont la grande partie sont rédigés par Annette Savary. Non mais sérieux quoi. EF met clairement en avant leur volonté de faire marrer le lectorat, toujours au grand désarroi de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et l’adolescence.

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Ouh les beaux slogans ! Visuels trouvés sur BDTrash

Tous les goûts sont représentés, pour ne délaisser aucun fantasmes beuzarres : la série verte pour les fans de science-fiction, vous avez aussi de jolies séries qui détruisent totalement tous vos souvenirs de contes de fées d’enfance, des séries noires avec des beautés fatales ou si vous êtes plutôt fans d’horreur et de vampires lesbiennes, NO SOUCIS, c’est possible, ne paniquez pas chers amis. Haaa, la fertilité de l’imagination humaine, c’est beau.

Cette source d’inspiration intarissable est donc le point de départ de la collection BD Cul, au nom plus qu’explicite n’est-ce point.

Des bandes dessinées indébandantes

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Teddy Beat – Morgan Navarro © Les Requins Marteaux

Les Requins Marteaux, maison d’édition indépendante basée à Bordeaux, a toujours eu un sens de l’humour décalé et corrosif, il n’y a qu’à voir leur blog Supermarché Ferraille qui même après plusieurs années d’existence ne me lasse jamais. Outil parfait pour procrastiner, soit dit en passant. Rien d’étonnant donc qu’ils décident de réinvestir le genre érotique tout en le détournant de manière habile.

Étant à la base un blog tenu par plusieurs auteurs, la collection BD Cul débute en 2010 avec Comtesse d’Aude Picault. Un récit initiatique d’une aristocrate, entre découvertes du plaisir et hommages visuels aux peintures de Fragonard, grand adepte de l’amour courtois plein de sous-entendus. Le premier titre annonce donc la couleur : du cul, oui, mais pas n’importe comment. Les silhouettes plantureuses et sulfureuses des pockets italiens laissent ainsi la place à une galerie riche de personnages : entre animaux dépravés, aristocrates s’abandonnant au plaisir ou explorateurs spatiaux visitant des cavités pas vraiment rocheuses…

Notons aussi la grande proportion d’auteures, élargissant ainsi le public visé par ces publications. Ces dernières délaissent ou jouent avec nombre de poncifs qui ne s’avèrent jamais vraiment encourageants pour le lectorat féminin, à part pour se marrer un bon coup à la rigueur. À la place, des récits décomplexés, parfois poétiques, souvent très drôles, déclinant ainsi la sexualité de manière moins uniforme, téléphonée et surtout unilatérale, tout en assumant une part absurde propre aux bds de gare érotiques. D’ailleurs, Les Requins Marteaux jouent le jeu avec une charte graphique criarde (ce lapin me hantera pendant longtemps je pense), des citations pleines de sagesse (hmmm hmmm) et de belles fausses pubs ô combien subtiles.

Aude Picault - La Comtesse

Comtesse – Aude Picault © Les Requins Marteaux

Côté dessins aussi, il y a du changement : on passe des illustrations faussement enfantines d’Anouk Ricard (Anna et Froga, Faits divers…) aux planches muettes de Mrzyk & Moriceau, tandis qu’Aude Picault (Moi je, Les Mélomaniaks…) ou encore Bastien Vivès (Polina, Le goût du Chlore, Lastman…) nous offrent de véritables tableaux minimalistes et suggestifs. La collection devient ainsi un terrain d’expérimentations pour les auteur-res, comme un exercice de style avec un format imposé, où il s’agit alors de s’approprier une thématique commune, ici le sexe. C’est aussi l’occasion de les voir évoluer dans un genre qui ne leur est pas coutumier, où ils peuvent se lâcher, la maison d’édition leur laissant une grande marge de manoeuvre.

Q - Mrzyrk & Moriceau © Les Requins Marteaux

Q – Mrzyk & Moriceau
© Les Requins Marteaux

Une collection que je vous recommande donc chaudement ! Enfin, euh, pas trop quand même hein, ne nous laissons pas emporter par l’ambiance de cet article…

Le prochain volume, L’Odyssée du vice par Delphine Panique, est à paraître le 25 janvier !

Le site des Requins Marteaux

Leur GÉNIALISSIME blog Supermarché Ferraille

Leur page Facebook / La page Facebook des BD Cul

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