BD & adaptation ciné : le cas Alan Moore

La ligue des gentlemen extraordinaires - Alan Moore & Kevin O'Neill

Alors que la frénésie des adaptations de bandes dessinées sur grand écran ne semble plus s’arrêter, entre crossovers, suites et reboots multiples, certaines questions se posent sur les échanges possibles entre ces deux médiums. Aujourd’hui, j’ai décidé de vous saouler avec les travaux d’Alan Moore, en particulier la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, qui démontrent bien le passage parfois difficile entre ce qui est couché sur papier et ce qui est projeté sur l’écran.

Les œuvres d’Alan Moore sont, à son grand dam, des matériaux qui ont toujours intéressé les cinéastes. De l’esprit de cet auteur excentrique et génial sont sortis parmi les meilleurs récits graphiques des années 80 jusqu’au début des années 2000, et nombreux ont été, en l’espace de quelques années seulement, adaptés au cinéma. On peut citer From Hell en 2001, V pour Vendetta en 2005 ou encore Watchmen en 2009. Bien que certaines de ces adaptations aient de nombreuses qualités, qu’elles soient visuelles ou scénaristiques, Moore aura toujours une volonté de se désengager artistiquement de ces réalisations, profondément dégoûté par les productions à budget outrancier.

« Ce sont des films idiots, sans la moindre qualité, une insulte à tous les réalisateurs qui ont fait du cinéma ce qu’il est, des magiciens qui n’avaient pas besoin d’effets spéciaux et d’images informatiques pour suggérer l’invisible. Je refuse que mon nom serve à cautionner d’une quelconque manière ces entreprises obscènes, où l’on dépense l’équivalent du PNB d’un pays en voie de développement pour permettre à des ados ayant du mal à lire de passer deux heures de leur vie blasée. La majorité de la production est minable, quel que soit le support. Il y a des films merdiques, des disques merdiques, et des BDs merdiques. La seule différence, c’est que si je fais une BD merdique, cela ne coûte pas cent millions de dollars. »

— Alan Moore, entretien dans la revue D-Side n°29 juillet-août 2005

Ces intitulés sont devenus mes objectifs de vie !

Moore n’y va donc pas de main morte et n’hésite pas à tout mettre dans le même sac : pour lui l’imagination et l’argent ne sont pas compatibles. Venant de cet homme, rien ne nous étonne vraiment. Et il faut avouer que lorsque l’on voit l’adaptation de La ligue des gentlemen extraordinaires, l’une des séries graphiques les plus intéressantes de ces dernières décennies, on peut commencer à comprendre son point de vue…

Un microcosme littéraire

Auguste_Dupin

Coucou Dupin, personnage d’Edgar Allan Poe !

Cette série est un fantasme réalisé (enfin, pour moi hi) : située dans le Londres Victorien, on assiste à l’ère de la vapeur et de ces machines démesurées, cette esthétique steampunk se déroulant sur les pages grâce au génie du dessinateur Kevin O’Neill. Les personnages de ce récit sont tous des protagonistes issus de véritables monuments littéraires. Donc ouais, ça pète sa mère quoi.

On accompagne ainsi Wilhelmina Murray (Mina), victime du comte Dracula (Bram Stoker, 1897) ; Alan Quatermain (Henry Rider Haggard, 1885 dans Les mines du roi Salomon), explorateur britannique à la dérive; Hawley Griffin, dit l’Homme invisible (H.G Wells, 1897), en proie à ses pulsions perverses; Dr Henry Jekyll & Edward Hyde (Stevenson, 1886), with no self control, et enfin le sombre Capitaine Nemo (Jules Verne, Vingt milles lieux sous les mers, 1869-70). Des anti-héros hors-normes forcés de collaborer ensemble pour protéger l’empire britannique. Sans compter tous les personnages secondaires, également issus d’ouvrages divers.

Jamais je n’ai autant fait de recherches sur internet en lisant un roman graphique. Tant de couches scénaristiques ou anecdotiques qu’au fil des lectures l’on peut encore découvrir des détails insoupçonnés tout en poussant des petites exclamations de joie. Oui, je suis super émotive, ET ALORS ?!

C’est l’un des tours de force de La ligue des gentlemen : Moore y expose ses influences littéraires, que ce soit Lovecraft, Verne, Stevenson et surtout H.G Wells. De cette matière première, il en ressort un univers composite, à la fois étrangement hétérogène et homogène. Et encore on ne vous parle pas du troisième volume, Century, divisé en trois volets qui propulsent les personnages dans des périodes historiques différentes (1910, 1969 et 2009). Doublement hallucinant et jouissif. Surtout lorsque l’on constate qu’il existe un véritable respect chronologique des évènements survenus dans chaque œuvre évoquée.

 

Horreur et putréfaction

CONTENTS !

CONTENTS !

En 2003, seulement quatre ans après la parution du premier volume, sortit donc un film adapté des romans graphiques. Une fois de plus Moore n’a pris aucune part dans le scénario ou la réalisation. Et bon sang… J’ai revu le film pour vous, une épreuve qui prouve tout mon amour. Si je devais établir un diagramme de mes émotions, il passerait sans doute de l’agacement à la colère, en passant par des phases de dégoût profond et bon j’inclus également dans le lot quelques pertes de conscience, somnolence oblige.

Ce qui saute tout d’abord aux yeux est le traitement catastrophique des personnages. Eux qui possèdent un héritage incontesté, que ce soit par rapport aux œuvres originales ou à l’apport de Moore et O’Neill, se retrouvent transformés en archétypes cinématographiques sans aucune profondeur. Douloureux. Je vous laisse apprécier cette bande d’annonce du meilleur goût ! Extrême ! LXG for ever !

Vous avez kiffé ou bien ?

Mais assez rigolé. Revenons au problème fondamental : l’exportation des personnages sur grand écran. Notons par exemple que Mina est le pilier central de l’œuvre de Moore. Elle se retrouve ici dans le rôle de l’objet de « distraction » (haha, what) avec une mise en avant absurde d’Alan Quatermain joué par un Sean Connery agaçant au possible. Ce rôle signera d’ailleurs la fin de sa carrière au cinéma. Sho shad.

Laisser une femme en tant que noyau central du groupe était sûrement bien trop dur pour les producteurs : pourquoi risquer de perdre un public inutilement ? Loin d’être l’instigatrice de cette ligue d’individus peu recommandables Willhelmina se retrouve donc considérablement réduite à un rôle secondaire, avec très peu de lignes au compteur. Ancienne conquête de Gray et nouvelle obsession pour Jekyll, c’est le symbole de la femme fatale au passé énigmatique. Et elle se transforme en vampire un peu sexy aussi, ayant conservé ses pouvoirs, ce qui n’est pas le cas dans l’œuvre originale.

Bien sûr dans cette dernière elle marque également ses homologues masculins mais à des degrés beaucoup plus nuancés et subtils, qu’ils soient agacés ou attirés par ses manières autoritaires. Cela ne la dépossède pas pour autant de son caractère, au contraire, elle renforce son rôle au fur et à mesure des épisodes et surtout dans Century, accompagnée de plus du personnage hermaphrodite Orlando (Bio de Thèbes).

"Ouais, vas-y, vise pendant que je regarde subtilement la caméra lolz"

« Ouais, vas-y, vise pendant que je regarde subtilement la caméra tel un lover lolz »

Que penser de l’ajout du personnage de Tom Sawyer. Bordel, sérieusement ? Il fallait rajouter un atout charme, un petit d’jeuns aventureux, fougueux et tout, c’est ça ? NON. Un des arguments avancé par la réalisation est tout aussi stupide : sans acteur américain le public de la même nationalité n’aurait pas été au rendez-vous. Ha. Moké ?

C’est donc Shane West qui s’y colle, surtout connu alors pour ses rôles dans la série Urgences et le mélodrame Le temps d’un automne. Une fois de plus ce rôle construit de toute pièce n’est là que pour renforcer la main mise du personnage de Quatermain : hop on lui refourgue le rôle de mentor et c’est gagné ! Mention spéciale à la destruction de la moitié de la ville de Venise en voiture qui vole au dessus des canaux. TMTC ! Rien à trefou ! Oui, bon j’avoue que dans la série aussi ça détruit à tout va, mais c’est carrément plus classe.

La guerre des mondes s'invite

Exemple de destruction classe avec les Tripodes de la Guerre des Mondes (H.G Wells)

Il faut concéder que le pari de traduire un tel univers au cinéma peut s’avérer compliqué, et le risque de tomber dans le cheap n’est jamais très loin, ce qui fut malheureusement le cas pour ce film. Comment en effet retranscrire tout ce jeu de références littéraires, philosophiques et spirituelles dans un medium qui se doit de condenser l’action ? La bande dessinée permet une démesure que ce soit dans les différentes scènes, décors ou pour traduire les émotions de chaque personnage. Moore peut compter sur O’Neill pour figurer tous ces fantasmes et dérives formidables, l’univers peut dévoiler toute sa richesse. Le scénario de l’adaptation pêche donc, pris entre une volonté de nous faire plonger dans le monde fantaisiste des personnages tout en étant confronté à des limites, notamment budgétaires et technologiques.

Rappelons aussi que La ligue n’est pas forcément une œuvre ouverte à tous, dans le sens qu’elle fait sans cesse appel à un jeu référentiel que le lecteur ne possède pas obligatoirement (moi y compris). Les deux compères proposent une espèce de jeu de découverte, ils nous accompagnent à travers des petites notes au ton satirique et autres annexes explicatives/illustratives. Tout ceci est donc très difficile à transformer de manière à être aussi intéressant et pertinent dans un autre format.

Nouvel espoir ou nouvelle désillusion ?

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Classe !

20th Century Fox a récemment annoncé la préparation d’une nouvelle adaptation cinématographique de La ligue des gentlemen extraordinaires.

En 2013, sans doute inspirée par le succès de Penny Dreadful dont la troisième saison va être diffusée cette année sur Showtime, une première tentative de reboot sous forme de série télévisée avait été avancée puis finalement abandonnée à l’étape du casting.

Penny Dreadful constitue une concurrence lourde sur ce format, avec en têtes d’affiche Eva Green, Josh Hartnett et Timothy Dalton. Cette dernière possède de très grandes ressemblances avec l’œuvre de Moore : se situant dans le Londres Victorien, elle reprend le principe d’une ligue de personnages aux pouvoirs et capacités particulières. Certains, comme Dorian Gray et Victor Frankenstein, sont également issus d’univers littéraires reconnaissables. L’un des personnages principaux est même lié de manière directe avec Mina.

Une fois de plus Moore et O’Neill se sont désengagés du nouveau projet pour la Ligue et ont lancé quelques remarques moqueuses au passage, fidèles à eux-mêmes. Il ne nous reste plus qu’à espérer un traitement plus judicieux de  l’histoire et du développement des personnages, et que la réalisation ne cherchera pas à tomber dans une surenchère qui ne saurait qu’affaiblir le propos initial.

Le troisième volume de la trilogie dédiée à la fille de Nemo est sorti en juillet 2015 chez Panini Comics.

Le volume 4 des aventures serait en préparation selon les auteurs !

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