L’Odyssée graphique de Coralie Miliere

Mars, une Odyssée humaine - Coralie Miliere (2016)

Étudiante en DSAA Design Graphique à l’ENSAAMA Olivier de Serres et graphiste sous le nom de Studio Silex, Coralie Miliere nous invite à travers son mémoire à une réflexion, un voyage graphique et référentiel en direction de la planète rouge. Bien plus qu’une exploration visuelle, c’est aussi l’occasion de redécouvrir, à travers différents prismes (science, histoire, sociologie, design, cinéma…), le rapport particulier que nous entretenons avec la découverte spatiale, entre fascination et crainte.

Espace, frontière de l’infini vers laquelle nous voyageons dans cet entretien !


L’Invention Collective : Qu’est-ce qui t’a poussé à ce choix de sujet, possédant une grande part scientifique ?

Coralie : Dans mes études, j’oscillai déjà entre le scientifique et l’artistique. J’ai passé un bac scientifique option Arts Plastiques, avant de tenter l’architecture et de finir par trouver ma place en design graphique. J’aime les systèmes, j’aime la logique. En m’attaquant au plus grand d’entre eux (le système solaire) pour mon diplôme, j’ai peut-être été un peu ambitieuse. Mais j’entretiens personnellement une fascination pour l’imagerie spatiale et les exploits qu’elle porte, et le design implique d’avoir un goût établi pour l’aventure conceptuelle : je suis persuadée que nous devons nous expérimenter à de multiples échelles, nous construire dans l’hypothèse et l’ouverture. Ce sujet semble donc idéal pour toucher mon plus vaste intérêt pour l’exploration des hommes, leurs tentatives ; comprendre comment nous imaginons et appréhendons l’inconnu. 

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Mars, une Odyssée humaine – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Avais-tu des contraintes spécifiques ?

Coralie : Non; nous étions totalement libres dans le choix du sujet. Je travaille sur l’exploration de Mars, là où d’autres ont choisi de parler de la relation amoureuse à l’ère du numérique, ou encore de l’autorité du territoire. Nous devions choisir une problématique qui nous tenait à cœur, la mienne est le manque d’intérêt pour l’exploration spatiale, qui est toujours vue par le grand public comme une grande blague de science-fiction, une fumisterie divertissante. En fait, je dirai même le manque d’intérêt pour l’exploration en général. Le détournement catégorique de Mars est symptomatique d’un déclin de l’intérêt pour les futurs possibles, d’un abandon de l’avenir : notre représentation du monde est fondée sur la raison, on se représente le monde à travers la rationalité des phénomènes. Je trouve ça dommage. Mais l’actualité nous montre que la question est bien réelle, et je pense qu’il y a de beaux enjeux derrière cette exploration, sur lesquels il faut réfléchir dès aujourd’hui.

L’IC : En nous faisant un petit bilan historique de la communication de la NASA, tu nous montres aussi la nécessité de la vulgarisation scientifique. Pour toi, le designer a t-il un rôle à opérer dans ce rapprochement avec le public ? Sans tomber dans le jeu de la propagande politique ?

Coralie : Ce n’est pas exactement de la vulgarisation, car le terme même évoque le postulat d’un fossé entre science et opinion, éloignant l’émetteur du récepteur. Mais oui, je pense que le designer a un rôle à jouer en incluant le public dans le débat, par la brèche de la fiction et de la poésie.

En effet il ne s’agit pas de propagande, car il ne s’agit pas de convaincre. Il n’y a pas de bonne réponse, ma part de subjectivité est grande et j’en suis consciente. Je rejoins donc Anthony Dunne dans sa volonté de créer des objets graphiques et plastiques polémiques : l’objectif est de « provoquer la conscience, stimuler la discussion et provoquer le débat, qui peut aider à développer des futurs technologiques qui soient le miroir de ces individus complexes et troublés que nous sommes, plutôt que des consommateurs et usagers facilement satisfaits que nous sommes supposés être. ». Il s’agit plutôt, par la fiction, d’ouvrir une réflexion commune sur notre futur, de pousser au questionnement pour anticiper.

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Mars, une Odyssée humaine – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Finalement tout l’enjeu est-il de proposer un vocabulaire graphique afin de palier à un vocabulaire trop technique et inaccessible ? Comme pour combler ce fossé entre professionnels du milieu et les non-initiés ?

Coralie : Le début de mes recherches s’est construit dans ce sens. Je pense que la forme graphique a un pouvoir évocateur qu’il ne faut pas renier, et la construction d’un vocabulaire spatial parallèle moins austère et moins froid que celui actuellement véhiculé par les agences spatiales est le premier pas de ma réflexion graphique. Cette recherche d’un vernaculaire spatial populaire est la base d’un projet de plus grande envergure, et s’accompagnera certainement d’autres dispositifs narratifs et polémiques qui viendront le compléter pour donner corps à la fiction.

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Poétique de l’espace – Coralie Miliere (2016)

L’IC : La question de l’imaginaire collectif est également récurrente. Quant à la question de la conquête spatiale on pense souvent aux années 60, avec Star Trek, ses autres space operas en tous genres, et finalement une vision optimiste et édulcorée des avancées technologiques. Crois-tu qu’à notre époque une transposition de cet état d’esprit plus créatif, et irrationnel au fond, est possible concernant l’odyssée Martienne ?

Coralie : Pour avoir beaucoup parlé de ce projet autour de moi, je sais que les réticences l’emportent. Il y a une sorte de désillusion aujourd’hui, les gens sont assez pessimistes et ont tendance à vouloir rebrousser chemin vis à vis de la technologie qui est vue comme la « bête noire » source de tous nos problèmes. Mais la technologie n’est pas une chose qui pense, elle ne peut donc pas être coupable. Tout les bienfaits ou méfaits qu’elle génère dépendent uniquement de l’usage que l’on en fait. Comme l’os dans 2001 était l’outil d’émancipation d’hier, la technologie est simplement l’outil d’émancipation d’aujourd’hui. Le fameux raccord bondissant qui transforme l’os en vaisseau spatial dans l’odyssée de Kubrick insiste sur cette notion. Les systèmes ne sont pas une panacée, mais ils ont nécessairement leur place dans l’évolution de notre intelligence. À condition d’en faire un usage raisonné et mesuré. Je ne sais donc pas si c’est possible de réinstaller l’optimisme technologique des années 60 pour stimuler l’exploration martienne, mais je pense qu’il faut arrêter de déverser notre culpabilité sur elle.

L’IC : Dans ce sens tu parles également de l’architecture radicale italienne, mouvement des années 60 et 70 qui optait pour une posture très expérimentale quant à nos valeurs sociétales et notre manière de vivre : est-ce que le processus d’utopie/d’anticipation un brin fantaisiste te semble primordial pour faire bouger la création et les idées reçues ?

Coralie : Les utopies sont aujourd’hui reléguées au second plan sous prétexte qu’il y a des problèmes plus graves à régler (crise économique, terrorisme…) et les personnes propageant ces idéaux sont aujourd’hui taxés de «doux rêveurs», et leur légitimité est questionnée. Mais oui, je pense que l’anticipation est primordiale. Comme le dit Paola Antonelli, conservatrice au MoMA, « il faut faire preuve d « élasticité », sommes d’adaptabilité et d’accélération (…) pour franchir massivement le seuil du futur ». Et cette élasticité, nous invite aussi à réfléchir et a adopter un point de vue critique et constructif sur le présent.

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Mars, une Odyssée humaine – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Cinéma, architecture, littéraire science-fiction, politique, philosophie… Ta réflexion dépasse de loin la simple sphère du graphisme. Est-ce que le designer graphique se doit de parcourir autant de domaines afin de rendre sa démarche pertinente ?

Coralie : Le cas du mémoire est particulier, la partie écrite est une réflexion destinée à argumenter sur la pertinence du choix de notre sujet, donc là effectivement j’ai du aller piocher un peu partout. Face à un client c’est différent, on a moins de marge de manœuvre, parce qu’il arrive déjà avec une demande. Mais oui, je pense que le designer graphique doit malgré ça toujours avoir une démarche exploratoire. Chaque projet donc chaque cas de figure est différent, les domaines abordés ne sont jamais les mêmes. C’est ce qui rend ce métier intéressant, sa grande variété d’approches possibles. Si on doit faire une identité ou le graphisme des scripts d’un mec qui fait du cinéma, on va regarder ses films pour s’immerger dans son univers. Si on fait une identité pour un lieu culturel, on va essayer de comprendre son fonctionnement et sa philosophie pour pouvoir lui proposer un système formel logique qui lui correspond. C’est ce qui fait qu’un projet et pertinent, et actuel, tout en entrant en résonance par clin d’œil avec d’autres références.

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Mars, une Odyssée humaine – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Quelles ont été tes premières sources graphiques pour ce travail ?

Coralie : Archigram a été ma première référence. Ils ont démocratisé l’architecture utopiste en créant leur revue illustrée. En détournant les codes du pop-art, des mass média, et baignés dans l’univers technologique de leur époque, il ont su rendre accessibles leurs idées et leurs spéculations sur le futur au grand public. Je pense aussi à Fanette Mellier, qui a fait beaucoup de choses très poétiques sur le spatial.

Mars : Une Odyssée humaine - Coralie Miliere (2016)

Mars : Une Odyssée humaine – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Un film marquant ?

Coralie : 2001 : l’Odyssée de l’espace a été très marquant. Je tire beaucoup de mes arguments de ce film.

Et un deuxième plus contemporain, Cosmorama de Philippe Hernandez.

L’IC : Un ouvrage ?

Coralie : Speculative everything : when design meet science-fiction, des anglais Dunne and Raby.

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Poétique de l’espace – Coralie Miliere (2016)

L’IC : Un morceau idéal pour t’inspirer lors de l’écriture de ce mémoire?

Coralie : Pour rester dans le thème, Life On Mars de David Bowie

L’IC : Et maintenant ? Quelle est la suite de ce beau projet spatial ?

Coralie : Ce mémoire va ouvrir sur projet en cours de construction et réflexion qui sera présenté en juin. Ensuite, je pense me consacrer davantage à Studio Silex, et pourquoi pas aller faire un stage à l’étranger !


Nous remercions Coralie pour le temps qu’elle nous a consacré afin de discuter de son mémoire qui nous a franchement passionné !

Retrouvez tous ses travaux sur le site de Studio Silex ainsi que sur sa page Facebook.

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